Comment les femmes m’ont appris à m’intéresser à mes personnages







L’image de la femme dans le JdR est un sujet assez vaste pour écrire des bouquins entiers. (Et l’image de la femme dans la plupart des médias aussi, d’ailleurs).

Je vais essayer de faire court, pour en arriver à mon propos. Promis.

Notre loisir tire son héritage de deux sources principales ; l’Histoire (avec un grand H), et maintenant surtout les médias de divertissement.

Et dans les deux cas, pour plein de raisons, ces sources impliquent une réduction des personnages féminins à un certain nombre de stéréotypes, la plupart du temps.

On a beau, comme dans le jeu vidéo d’ailleurs, avoir plus de joueuses que jamais, on nage encore dans une mélasse médiatique plutôt sexiste (même quand elle n’est pas mal intentionnée).

J’ai eu beaucoup de chance sur un point : ça va faire 16 ans qu’en tant que Maître de Jeu, j’ai toujours eu au moins UNE fille à ma table en permanence.

Et ça m’a poussé à réfléchir. Doucement (parce qu’il faut pas trop me brusquer quand même), mais sûrement.

Et c’est là que j’en arrive à mon propos.



Des femmes dans mes histoires


Avec des joueuses, qui en l’occurrence jouaient effectivement des personnages féminins, on en vient forcément à reconsidérer un peu la place de la "femme forte" dans l’histoire. Celle qui est pro-active, compétente et autonome. Et pas (forcément) juste basée sur sa sexualité.

Et du coup, quand on voit des personnages sortir des rôles habituels de [victime/nonne/pute/mère], on en arrive à se dire qu’on peut aussi en placer dans ses scénaris, parmi les PNJs.

Au début, c’est presque inévitable (surtout quand on est ado), on retombe dans un autre cliché courant, celui de "la femme dans un rôle d’homme".

Brienne de Torth (Gwendoline Christie)
Un très bon exemple de déconstruction
de "la femme dans un rôle d'homme".
Celui-là est sournois (assez pour perdurer joyeusement encore aujourd’hui) : On change le sexe d’un type de personnage, mais en fin de compte, pour être considéré comme "performant", la femme que le personnage est devenue doit se comporter comme un homme le ferait. Même attributions, même attitude, même style. Et en dehors des moments où la sexualité vient éventuellement faire une incursion, pour, là remettre la femme à une autre place (stéréotypée aussi en général), on a en gros, une femme qui joue le rôle d’un homme, point barre.

C’est un début, mais c’est aussi, je crois, le cap le plus dur à dépasser ensuite, parce que, en tant que rôlistes, les clichés et les stéréotypes sont aussi nos amis, souvent.

On joue pour se divertir. Et si, pour certains, le plaisir peut EFFECTIVEMENT passer par une exploration très minutieuse de la construction psychique et sociale de nos personnages, la plupart du temps, ce sera quand même plus simple de se reposer sur l’imaginaire populaire commun pour le consensus narratif. Pas vrai ?

Alors maintenant, voyons comment on peut essayer d’aller au-delà de cette première étape sans pour autant devenir des psychologues Jungiens…



Des PERSONNAGES féminins (et de quelques techniques de narration)


Un conseil d’écriture que j’ai vu passer de-ci de-là, et que j’aime bien, est : « Quand vous avez une bonne idée, notez-la, et ensuite rayez-la. Et trouvez en une autre, à laquelle vous n’auriez pas pensé tout de suite. »

Il convient évidemment de l’appliquer avec mesure, mais là, elle me paraît très à propos.

Kara "Starbuck" Thrace
(Katee Sackhoff), probablement un des
personnages féminins les plus complets
de la télévision récente...
Parce que, dans un premier temps, elle m’a conduit à me demander : « Ok, donc je veux que ce personnage soit féminin. Mais si je raye les options évidentes, QU’EST-CE QUE CA M’APPORTE COMME OPPORTUNITES SCENARISTIQUES ? »

Et c’est là que le cap est passé.

Pas besoin de tenter de faire un traité complet de psychologie féminine (une recette GARANTIE pour un désastre de sexisme, je pense), ou que sais-je…

J’en suis juste venu à considérer la féminité d’un personnage comme une autre ressource potentielle d’éléments pour mon histoire.

Bien sûr, au début, on va encore patauger dans une nouvelle couche de clichés. L’éventail [victime/nonne/pute/mère] va avoir tendance à refaire surface, juste mieux déguisé. Ré-appliquer le fameux conseil d’écriture mentionné ci-dessus une ou deux fois, pour questionner ses propres idées n’est jamais un mal.

Mais en gros, on tient le début d’un questionnement bien plus intéressant. Et plutôt que d’avoir à traiter la présence féminine comme un écueil ou un problème, on en fait un atout de plus dans notre manche de MJ.

C’est aussi là que la présence de joueuses peut s’avérer utile. Parce qu’elles peuvent réagir sur votre travail, vos idées et votre exécution. Parce qu’elles vont vous apporter du grain à moudre, et qu’en général, elles vont aussi apprécier l’effort de leur fournir des personnages moins bidimensionnels.
Surtout si VOUS initiez un dialogue à ce sujet.

Et même sans joueuses à portée de main, vous pouvez commencer à appliquer ce questionnement à ce que vous regardez, lisez, et voyez. Essayez d’examiner comment d’autres médias utilisent les personnages féminins. Observez les moments où les auteurs se rabattent sur les clichés, et quand au contraire ils les cassent. Il y a des tonnes d’inspirations et de contre-exemples partout autour de nous.

Et puis, à force de pratiquer cet exercice que j’en suis arrivé à avoir une excellente surprise en retour.



Quand la parité vous rembourse, avec les intérêts


En prenant l’habitude de me demander en quoi la féminité d’un personnage pouvait m’apporter des ressources en jeu, j’en suis soudain venu à me rendre compte que l’exercice marchait DANS LES DEUX SENS.
Et la question « En quoi le fait que ce personnage soit un HOMME peut  apporter quelque chose à mon histoire ? » m’a frappé en plein visage comme un parpaing enthousiaste.
Et plutôt que de tenir pour acquis que tel ou tel rôle était, par défaut, masculin (et que je pouvais le transformer en y insérant une femme), j’ai réalisé que QUEL QUE SOIT LE SEXE  d’un personnage, je pouvais en tirer quelque chose.

J’en étais arrivé à gagner une dimension supplémentaire pour TOUS les personnages que je mettais en place.

Ca n’avait jamais besoin d’être un profil psychiatrique complet, mais 5 minutes de remise en question de ce qui me paraissait évident ou logique, et parfois, je pouvais trouver une petite faille, une nouvelle tournure, une idée inattendue, qui allait enrichir ma narration, voire parfois créer un nouveau pivot pour tout mon scénario.

Bientôt, j’en suis même venu à m’amuser avec tout ce que le fantastique et le spéculatif nous permet dans nos univers de jeu, et la question des archétypes sexuels est devenue très rigolote quand j’ai commencé à l’appliquer à des Golems, des Androïdes, ou des créatures capables de changer de sexe à volonté.
La question du genre, et du comportement associé, est devenue un élément intuitif et ludique pour moi, et aujourd’hui, j’aurais du mal à concevoir mes parties sans m’en servir, au moins un peu.







                Je conclurai en notant que, bien évidemment, il y a des degrés dans l’acharnement avec lequel on va remettre en question les clichés, selon le jeu auquel on joue, et l’ambiance qu’on veut établir.
Quand on fait de la Sword & Sorcery volontairement Pulp, on ne va pas s’y prendre de la même façon qu’avec de la Science-Fiction Transhumaniste.
Dans certains cas, les clichés servent un propos précis.

Mais même dans ce cas, il est au moins utile d’en être conscient.
Oui, même si c’est pour répondre « Si, la première idée est EXACTEMENT celle qu’il me faut », on est toujours mieux armé pour l’effort créatif quand on a l’outil bien en main.


Et moi, en tout cas, j’ai l’impression d’avoir beaucoup gagné à me poser ces questions, et à faire attention à mes réponses.




Commentaires

  1. Une méthode simple que j'emploie souvent : je définis un cliché de PNJ, au moment de la création du scénario. Puis, je défini son genre aléatoirement. Cela déconstruit naturellement bien des clichés - même s'il m'arrive par ailleurs d'en user pour des raisons scénaristiques.

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  2. Le genre est une bonne porte d'accès pour la déconstruction de plein d'autres clichés, en effet. En en articulant plusieurs entre eux, on peut déjà aboutir à des résultats très surprenants et constructifs... :-)
    Je me dis que je ferai peut-être un autre article sur l'utilisation des clichés en général bientôt. Merci Nicolas.

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  3. Je voudrai bien que tu donnes un exemple concret de ton processus mssieur siouplé...

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    1. émi, ta réponse étant devenue un peu longue à fur et à mesure que je tapais, elle se trouve là :

      http://d20ans.blogspot.fr/2014/02/reponse-emi-trop-longue-pour-les.html

      Du coup, tu as droit à ton propre article sur le blog ! Woohoo !

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